Margrethe Vestager : entretien avec Volt – Noah Vickers

Certains l’appellent « la femme la plus puissante de Bruxelles ». Aujourd'hui célèbre pour avoir imposé 2,7 milliards de dollars d’amende à Google et avoir constaté qu'Apple devait 14,5 milliards de dollars d'impôts non payés à l'État irlandais, le commissaire à la concurrence, Margrethe Vestager, a apporté un nouveau dynamisme à l'Union européenne. Par Skype, je lui ai posé des questions sur son travail et sur la façon dont des mouvements comme Volt peuvent gagner lentement le cœur et la confiance de l’Europe.

Margrethe Vestager : C’est un peu extraordinaire de vous voir ainsi [en ligne, ndlr], car normalement je vous demanderais si vous voulez une tasse de café.

Noah Vickers : J'aurais dit oui ! Merci beaucoup d’avoir accepté de nous parler, c’est un grand honneur. Vous êtes devenue célèbre, particulièrement au cours de la dernière année, pour votre travail concernant les activités de grandes entreprises telles que Google et Apple. Et nous vivons à une époque de grand euroscepticisme je fais partie d’un mouvement qui tente de contrecarrer cette tendance. Comment expliquez-vous la pertinence de votre travail à un eurosceptique ? Qu'est-ce que vous êtes capable de faire et je suppose, par extension, qu’est-ce que l'UE est capable de faire qu'une agence antitrust nationale aurait du mal à faire ou, dans certains cas, serait moins disposée à faire ?

MV : Eh bien, je pense que c'est juste une illustration du fait que, ensemble, nous pouvons faire certaines choses qu'on ne peut pas faire seul, car je ne pense même pas qu'une autorité nationale de la concurrence serait en mesure de le faire. C'est un problème qui ne s'arrête pas aux frontières et qui concerne l’ensemble du marché européen. Le pouvoir de nos actions vient du fait que nous sommes environ 500 millions de personnes qui les faisons ensemble. Tout comme il y a des choses que nous pouvons faire ensemble, il y a des choses qu'on peut faire dans chaque État membre qui sont pertinentes ici. Mais je pense que le miracle de développer une démocratie comme nous l’avons fait, c’est l’idéal.

Cela ne change pas le fait que nous avons besoin d’une démocratie régionale et d’une démocratie nationale, mais nous ressentirions fortement le manque de notre démocratie européenne.

NV : Dans ce cas, diriez-vous que des sociétés comme Google ou Apple ont peut-être plus de raisons de craindre une Europe unie que les États membres eux-mêmes ?

MV : Je le pense effectivement, car nous essayons actuellement de donner aux autorités nationales de la concurrence les moyens de mieux protéger les citoyens (et leurs ordinateurs). Parce que ce que nous voyons, c’est qu’ils n’ont pas les mêmes pouvoirs que nous, par exemple, d’octroyer des amendes suffisamment élevées pour avoir un effet dissuasif. Et cela a un impact différent lorsque vous faites les choses ensemble. Je le vois très bien parce que j’étais ministre de l’Economie et de l’Intérieur au Danemark et que nous étions loin de même commencer à poser des questions à certaines de ces sociétés sur ce qu’elles faisaient, sur ce qu’elles allaient faire, sur leurs impôts, Je suis personnellement très attachée au fait que nous avons décidé d’avoir une compétence commune c’est ce qui change les choses.

NV : En parlant de travailler ensemble, le mouvement dont je fais partie, Volt, essaie d’être le premier parti véritablement paneuropéen (plutôt que de simples partis travaillant en blocs au Parlement européen, coopérant les uns avec les autres). Vous êtes bien sûr vous-même membre d'un parti politique ; mais si vous n'aviez aucun lien politique et si vous partiez de zéro, dans une position similaire, en créant un parti pro-européen et paneuropéen, que feriez-vous ? Quel serait votre conseil à notre égard ?

MV : C’est une question très délicate, car je pense que l’une des raisons pour lesquelles si peu de gens sont membres d’un parti politique (dans mon pays, moins de 5%), c’est parce que je ne pense pas qu’ils trouvent cela pertinent. Ils ont tellement d'autres choses à faire et pourtant, en même temps, on trouve un nombre considérable de personnes qui s'engagent dans des ONG, qui se portent volontaires dans une maison de retraite ou aident des enfants réfugiés à faire leur travail scolaire, vous savez, des choses de ce genre. Donc, je pense qu'il serait important d'être non seulement un mouvement politique, mais également un mouvement qui vous encourage à vous engager dans votre société locale, afin de forger ces liens entre l'engagement dans une démocratie locale et le besoin d'une démocratie européenne nécessaire si nous voulons saisir les plus gros problèmes, car je pense que c’est cette combinaison-là qui nous manque. Également, pour pouvoir en quelque sorte prendre de court les mouvements nationaux qui utilisent la démocratie européenne comme bouc émissaire, pour ce qu'ils ne peuvent pas réaliser eux-mêmes.

NV : Absolument.

MV : Je pense qu'il doit y avoir un élément d'engagement direct avec les gens. Sinon, je pense que vous constaterez peut-être qu'on ne vous comprend pas ou que vous n’êtes pas pertinent pour quelqu'un qui fait du bénévolat, aide les enfants réfugiés ou rend visite à des personnes âgées, en disant : « je peux le faire et cela a du sens pour cette personne » (la personne âgée). Mais il est également important pour eux que la démocratie européenne fonctionne, car lorsque vous voyez les partis politiques en Europe, comme le mien, le groupe ALDE, il contient une multitude de partis différents et les groupes eux-mêmes contiennent des familles très différentes.

NV : Oui, j'ai été surpris de voir que le parti du premier ministre de la République tchèque [l'ANO d'Andrej Babiš, ndlr] fait également partie de ALDE alors qu'il est connu comme plutôt eurosceptique, alors qu'au Royaume-Uni, on a tendance à considérer ALDE comme un groupe centriste, pro-européen libéral, car nous avons les libéraux-démocrates ici.

MV : Bien sûr, les libéraux-démocrates sont membres de l'ALDE et le président du groupe ALDE au Parlement est un pur fédéraliste s'il en est ! Donc, vous devez constater que c'est une famille très diverse. Ce n'est pas un mouvement cohérent et il commence seulement à avoir des membres individuels. Je pense donc que vous devez faire autre chose si vous voulez qu'un mouvement paneuropéen apparaisse, pour prendre en compte le fait que beaucoup de gens veulent faire quelque chose. Ils ne veulent pas seulement rêver, discuter et décider ; ils veulent aussi faire quelque chose.


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  • Louis Drounau